Ma pauvre femme est toujours à l'hôpital. Le médecin m'a engagé à espacer mes visites le plus possible, pour lui éviter des causes de surexcitation. Lorsque j'arrive, elle se jette passionnément dans mes bras, comme si je venais d'échapper à quelque grand péril, et quand je la quitte, ce sont chaque fois des scènes de désespoir. Quand je suis parti, elle est en proie à une agitation extrême, que suit une sorte de prostration; elle pense sans cesse à moi, à ses enfants, à son père, s'imagine que nous sommes exposés à toutes sortes de persécutions et de dangers et s'affole à l'idée qu'elle ne nous reverra plus. Son esprit ne s'est pas encore remis des ébranlements successifs causés par la fuite de François et d'Aline et par la mort de notre petite Marie.
J'étais si inquiet de son état que, hier, j'ai voulu prendre à ce sujet l'avis de notre vieux médecin, qui la soigne depuis notre mariage et connait très bien son tempérament. Il venait de voir un jeune suicidé et était tout attristé de n'avoir point réussi à le rappeler à la vie.
- Désolé de ne pouvoir vous satisfaire, mon brave Martin, me dit-il. Voyez il est cinq heures : j'ai dépassé la limite maxima de ma journée de travail, et jusqu'à demain matin, il ne m'est plus permis, malgré la meilleure volonté du monde, de faire acte professionnel. J'ai déjà été dénoncé trois fois par de jeunes confrères réprimandés, eux, pour n'avoir pas justifié de l'emploi régulier de leurs huit heures, et j'ai été sévèrement puni pour surproduction. Une nouvelle récidive pourrait entraîner pour moi les conséquences les plus graves.
Je m'abstins donc d'insister, et nous nous mîmes à causer de choses étrangères au sujet qui m'intéressait. Il me reparla de la visite qu'il venait de faire et de la multiplication vraiment effrayante des suicides depuis la socialisation de notre pays.
- Votre jeune homme était probablement un amoureux désespéré? observais-je.
- Non. Dans le nombre des suicides, il en est assurément qui ont pour cause des chagrins d'amour. La politique ne peut rien changer à cela : il y a toujours eu et il y aura toujours des amants rebutés et des femmes délaissées. L'amour ne se décrète pas plus que la fidélité. Mais l'espèce d'épidémie qui va croissant de jour en jour à une autre origine. J'ai été médecin militaire, vous savez, et j'ai eu l'occasion d'observer des cas analogues au régiment. J'ai vu des jeunes gens de bonne constitution, qui ne se plaignaient ni de l'ordinaire, ni de l'uniforme, ni de la chambrée, se détruire simplement parce qu'ils ne pouvaient s'habituer à la discipline qui leur était imposée et à la monotonie de la vie de caserne.
- Ces jeunes soldats avaient pourtant la perspective d'en être quittes après deux ou trois ans et de recouvrer alors leur entière liberté?
- Parfaitement. Mais la nostalgie ne raisonne pas. Eh bien ! nous nous trouvons ici en présence de cas identiques, aggravé par le défaut total d'espérances. Les restrictions apportées à la liberté personnelle, l'étroite prison morale dans laquelle l'individu se trouve enfermé par l'organisation socialiste de la production et de la consommation, la notion de la perpétuité de cette existence terne et moutonnière qu'aucune initiative ni aucun effort de volonté ne peuvent améliorer, ont diminué dans une telle proportion le charme de la vie, qu'un certain nombre de citoyens en sont arrivés à considérer le suicide comme le seul moyen d'échapper à une destinée intolérable pour eux.
Hippolyte Verly, in Les socialistes au pouvoir
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vendredi 7 novembre 2008
samedi 20 septembre 2008
Une constance de l'esprit humain (Revel)
La longue tradition, échelonnée sur deux millénaires et demi, des œuvres des utopistes, étonnamment semblables, jusque dans les moindres détails, dans leurs prescriptions en vue de construire la Cité idéale, atteste une vérité: la tentation totalitaire, sous le masque du démon du Bien, est une constante de l'esprit humain. Elle y a toujours été et y sera toujours en conflit avec l'aspiration à la liberté.Jean-François Revel, in La Grande Parade
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Jean-François Revel,
La Grande Parade,
Totalitarisme,
Utopie
jeudi 18 septembre 2008
Cantines nationales (Verly)
En vérité, nous avons le bonheur de vivre à une époque mémorable, dont on parlera dans la suite des siècles. Ce matin, à la même heure, cinq mille cantines pouvant nourrir chacune mille personnes ont été ouvertes à Paris. C'est une organisation véritablement merveilleuse, pleine de méthode et de simplicité, digne des vertus des anciens Spartiates.
Nous sommes loin du temps où une bourgeoisie sensuelle allait se gorger de nourritures raffinées et dispendieuses au Grand-Hôtel ou au Café Riche et s'enivrer de vins capiteux à 10 ou 15 francs la bouteille. Maintenant, dans notre société socialisée, on ne peut plus gaspiller pour un seul repas de quoi assurer l'existence de toute une honnête famille pendant un mois. Plus de garçons habillés comme des notaires, en habit noir et en cravate blanche, plus de cartes des mets et des vins reliées aussi richement que des missels, plus de vaisselles d'argent, plus de cristaux, plus de nappes à ramages orgueilleux.
Dans nos cantines sociales, tout est réglementé selon la raison jusque dans les plus petits détails, et nul n'y est favorisé aux dépens des autres. Naturellement, on ne peut manger indifféremment dans toutes les cantines, car cela jetterait dans le service des perturbations impossibles à prévoir et il y aurait en quelques heures des cantines totalement dégarnies de provisions, alors que d'autres seraient encore surabondamment fournies. Nos gouvernants sont des hommes d'État trop expérimentés pour n'avoir pas aperçu d'avance et sagement évité cet écueil.
On ne peut manger que dans la cantine où l'on s'est fait inscrire, et pour cette inscription, on a le choix entre les cantines du quartier de son domicile et de celui de son travail. Les déjeuners sont servis de dix heures à midi et demi; les diners, de cinq à huit heures.
Chacun combine le moment de ses repas conformément à ses heures de loisir, qui dépendant naturellement de son genre d'occupation. Malheureusement, c'est seulement le dimanche qu'il m'est permis de manger avec ma femme, comme j'en ai l'habitude depuis vingt-cinq ans, car nos heures de travail sont tout à fait différentes.
- Alors, je ne pourrai plus avaler une seule bouchée! s'est exclamée Louise, quand elle a été instruite de ce contretemps.
- Je le regrette comme toi, chère femme, lui ai-je répondu ; mais il faut déployer de la bonne volonté : car c'est aux socialistes inébranlables dans leur foi, comme nous le sommes, qu'il appartient de donner le bon exemple. Notre illustre Jaurès n'a-t-il pas écrit que l'intensité des satisfactions est en raison directe de leur rareté ?
Je dois expliquer maintenant comment les cantines fonctionnent.
En entrant, on passe devant un guichet occupé par un comptable, auquel on présente son livret. L'employé en détache un coupon d'alimentation et vous remet en échange un numéro, comme aux bureaux d'omnibus. L'administration a eu la bienfaisante pensée de placer des bancs le long des murs, pour que l'on puisse attendre sans fatigue l'appel de son numéro; c'est seulement dans les moments de presse, quand les bancs sont pleins, qu'on attend debout. La cantine est divisée en plusieurs sections correspondant à la couleur des numéros, et chacune a son surveillant chargé d'appeler les tablées à mesure que des vides se produisent.
A l'appel de votre numéro, dans votre série, vous passez au guichet du buffet, où l'on vous remet votre portion, que vous devez porter vous-même à la table qui vous est assignée par un garde social.
Car ce sont les miliciens de la police qui font ici le service d'ordre, et je dois reconnaitre que leur présence est nécessaire, au moins pour les premiers temps. Toute cette organisation méthodique est nouvelle, le public, encore esclave de ses anciennes habitudes, n'y est pas accoutumé, et il ne manque pas de gens qui manquent de patience et de calme.
Mais je dois constater, d'autre part, que les policiers n'apportent pas dans l'accomplissement de leur mission l'urbanité, la cordialité qui s'imposent dans une société vraiment fraternelle. Les nécessités gouvernementales ont fait porter leur nombre à trente mille; ils se sentent devenus indispensables, ils font maintenant les importants et reprennent peu à peu les allures désagréables du régime bourgeois.
La cohue aussi est véritablement trop grande dans les cantines; on sera obligé d'en augmenter le nombre, sinon on n'arrivera pas à servir dans le temps voulu un pareil nombre de consommateurs et il s'ensuivra une perturbation regrettable dans le travail.
Ce n'est pourtant pas la durée du repas qui est cause de ce retard. Cette durée est même trop brève : un quart d'heure. Le garde social, debout, montre en main, derrière chaque rangée de tables, ne fait pas grâce d'une minute; au contraire, je crois qu'il en rogne deux ou trois pour gagner du temps. Et à son signal, il faut, bon gré, mal gré, se lever et céder la place à ceux qui attendent.
Ces places également sont trop étroitement mesurées, et cela nuit à la rapidité de l'opération : on est serré des épaules et des coudes.
Cette gêne a même amené sous mes yeux un incident comique. Le hasard avait amené côte à côte, en face de moi, un ramoneur et un farinier. Or, comme chacun accourt à la cantine au sortir de l'atelier dans le costume de sa profession, le frottement du noir et du blanc produisait sur les deux voisins des bigarrures extraordinaires qui égayaient tout le monde. Le ramoneur en riait de tout son cœur, mais le farinier s'en montrait fort courroucé.
J'ai raconté cela à ma femme, le soir, pour l'amuser un peu et la distraire du chagrin qu'elle éprouve de ne pouvoir partager mon repas comme autrefois.
- Vois-tu, chère amie, cette organisation demande encore certains perfectionnements. Toute machine a besoin d'être réglée avant de fonctionner tout à fait bien, et nous sommes encore dans la période de tâtonnement. Mais ce n'est pas moins une chose qui élève l'âme de penser que, le même jour et à la même heure, toutes les cantines nationales de Paris cuisinent les mêmes mets; que chaque cantine, dans un délai fixe, alimente un nombre de bouche mathématiquement déterminé, et que par cette méthode précise se trouve économisé au profit de la collectivité le temps si follement gaspillé autrefois par la société capitaliste. Cette économie de temps est un des plus grands triomphes de notre organisation socialiste.
Un peu plus tard, comme nous revenions d'une petite promenade du côté des boulevards, nous trouvâmes la maison en émoi : la plupart des portes étaient ouvertes, les corridors, les paliers et même les escaliers garnis de voisins qui discutaient avec âpreté la question des cantines. Nous nous arrêtâmes, Louise et moi, faute de pouvoir gagner notre cinquième, et nous entendîmes une citoyenne du premier, directrice de cuisine d'une des cantines du quartier, répondre à une critique formulée avant notre entrée :
- Eh bien! ce serait du beau gâchis, si on vous écoutait! Des plats variés au choix... Ah bien, oui! Alors les premiers venus auraient les fins morceaux, et les autres, ceux qui lâchent la besogne plus tard, fricoteraient avec les déchets, pas? Et l'égalité, qu'est-ce que vous en faites?
- L'égalité des intestins, oh la la! cria une voix aux étages supérieurs.
- Vous n'avez pas la prétention d'en remontrer aux hommes de science, je suppose? répliqua la directrice. Il est démontré que 700 grammes de pain, 250 de viande, 300 de légumes, haricots, pommes de terre, pois, fèves, choux ou salade sont suffisants à l'entretien quotidien de la force et de la santé de tout individu dans l'état normal...
- Zut! riposta la voix gouailleuse. Y avait à côté de moi un fort de la halle qui avait escamoté sa portion quand je n'étais pas à la moitié de la mienne, et qui claquait encore du bec. Il a demandé un supplément, le flique l'a insulté. J'y ai repassé mon surplus et il est encore parti en suçant son pouce!
Tout le monde s'est mis à rire.
- On ne peut pas baser un raisonnement sérieux sur des exceptions, a fait judicieusement observer un chef de bureau du ministère de l'Intérieur, qui loge au second. Il avait été question tout d'abord de graduer les portions en raison du poids personnel des consommateurs, qu'on aurait inscrit sur leur livret; mais cela aurait entraîné dans le service des complications inouïes, et l'on y a renoncé.
- Vaut mieux faire jeûner les gros; ça les ramènera au poids réglementaire!
Nouveaux rires. Le chef de bureau continua sans relever la plaisanterie :
- De même pour les femmes. On avait proposé de leur attribuer des portions moins fortes qu'aux hommes...
Un charivari de protestations aiguës interrompit l'orateur, qui attendit avec patience et repris, quand le calme fut à peu près rétabli :
- Si vous n'aviez pas tant crié, vous sauriez déjà que le gouvernement a écarté cette idée, comme attentatoire à l'égalité des sexes et en contradiction avec l'égale obligation du travail.
- Ça empêche pas que les femmes et les hommes, c'est pas fichu pareil!
- L'égalité des besoins physiques est une absurdité, clama un citoyen remarquablement obèse, appuyé à la rampe sur le palier du troisième étage. C'est pas ma faute, si j'ai la boulimie. Avec ce qu'ils donnent à la cantine, j'en ai pour ma dent creuse!
- Bon! Je ne sais pas si le régime va vous décharger du superflu de votre margarine, mon gros!
- Citoyen, dit sérieusement le chef de bureau, si vous vous êtes engraissé de la sueur du peuple, comme tant d'autres, dans la société bourgeoise, tant pis pour vous. La collectivité socialiste n'est pas responsable de vos excès. Si, au contraire, votre embonpoint est simplement le résultat d'une disposition naturelle ou d'une existence trop sédentaire, vos huit heures de travail régulier et les exercices auxquels vous pourrez vous livrer pendant vos huit heures de loisir vous débarrasseront de votre infirmité.
- D'ailleurs, ajouta aigrement la directrice, chacun est libre de faire à son domicile des repas supplémentaires, si bon lui semble. Il suffit pour cela d'acheter de la nourriture avec les bons de circulation.
- Et le tabac? On voit bien que vous ne fumez pas, la bonne dame!
- En résumé, conclut la directrice, en méprisant cette apostrophe, l'alimentation est une question de chimie. Il faut un quantum déterminé de matières azotées et de matières non azotées; la science a prononcé et son arrêt a été méthodiquement exécuté. Un point, c'est tout.
- Et vive le pape infaillible!
- Un brevet à l'institutrice!
- On réclame l'émancipation de l'estomac!
- A Chaillot, les affameurs!
- Permettez, permettez, intervint le chef de bureau. Tout cela n'est pas sérieux. Le meilleur, je veux dire le moins mauvais des anciens tyrans de ce pays considérait comme un progrès idéal que chacun pût mettre la poule au pot tous les dimanches...
- Vive Henry IV!
- Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce qu'a fait notre admirable gouvernement! Plus de citoyens sans pains, plus de vagabonds sans asile! La marmite bout pour tout le monde, tous les jours, et chacun jouit d'un toit pour abriter sa tête! En face de résultats aussi merveilleux, qui oserait s'arrêter à de misérables critiques de détails basées sur des exceptions individuelles?...
Nous montions notre escalier au fond de la cour que nous entendions encore les éclats de son éloquence.
- Ce fonctionnaire parle sérieusement, dis-je à une femme, et il a des idées très justes.
- Un curé prêche toujours pour sa paroisse, répondit amèrement Louise. Cet homme est satisfait de sa position au ministère, où il ne travaille guère et trouve sans doute des profits; il serait fâché que les choses changeassent, ça se comprend très bien.
Le chagrin persistant de ma pauvre femme m'afflige et arrête l'essor de mon âme au milieu des transformations sublimes qui s'accomplissent autour de nous. Elle est devenue impressionnable à l'excès, et sa nervosité s'accentue tous les jours. Durant nos vingt-cinq années de ménage, nous n'avons pas eu autant de désaccords que depuis la Révolution sociale, et je ne vois s'atténuer cet état d'antagonisme. Ses récriminations n'ont pas cessé depuis l'ouverture des cantines. Hier soir, comme je la voyais plus pâle et plus excitée encore que de coutume :
- N'as-tu besoin de rien? lui demandai-je. Tu sais qu'il y a là, dans l'armoire, du pain et du vin.
- Merci, Joseph. Oui, je vais essayer de tremper une croûte, car je n'en puis plus, j'ai les jambes comme cassées.
- N'as-tu donc pas mangé convenablement au dîner?
- Mangé convenablement, avec cette cuisine de caserne! C'est de la pâtée à chien qu'on fabrique dans ces boites-là. La viande, c'est une pelote de tendons séchés à force d'être cuite, et la sauce, c'est de l'eau sale... Ah! je les connais trop bien, leurs tripotages; quand je lis les "sept plats du jour" de la semaine qu'on affiche le dimanche à la porte des cantines, j'en ai l'estomac retourné. Je vois d'avance ce qu'on nous offrira sous le nom de bouilli du lundi, du navarin du mardi, des escalopes du mercredi, de la raie au beurre noir du jeudi et le reste à l'avenant. J'ai beau me raisonner, mon gosier se ferme, je ne peux plus rien avaler.
- Tu me fais de la peine, ma bonne Louise. Pourtant, combien de fois ne t'ai-je pas entendu te plaindre, sous l'ancien régime, de ne pas savoir où donner de la tête tant la vie devenait chère! Et comme tu étais contente, le dimanche, quand nous allions dîner dans une gargotte de banlieue, parce que, ces jours-là, tu n'avais pas à t'occuper de la cuisine!
- Eh bien! maintenant, je donnerais la moitié des années qui me restent pour retourner à ce temps-là.
Chaque jour nous avons de ces algarades. Je me dis bien, en mon pardedans, que c'est l'habitude des femmes de se tourmenter comme à plaisir et de trouver toujours à reprendre dans les choses qu'elles ne font pas elles-mêmes; je n'en suis pas moins inquiet et attristé.
J'espère que, quand elle aura vu seulement une fois les enfants et le grand-père dans leurs établissements, - car jusqu'à présent, par mesure d'ordre, on n'a pas autorisé les visites;- quand elle aura constaté combien ils sont bien portants, heureux et gais, elle recouvrira la paix de l'âme et reprendra sa bravoure de caractère, qui jadis ne l'abandonnait jamais, même dans les moments difficiles que nous avons eus à traverser.
Hippolyte Verly, in Les socialistes au pouvoir

Nous sommes loin du temps où une bourgeoisie sensuelle allait se gorger de nourritures raffinées et dispendieuses au Grand-Hôtel ou au Café Riche et s'enivrer de vins capiteux à 10 ou 15 francs la bouteille. Maintenant, dans notre société socialisée, on ne peut plus gaspiller pour un seul repas de quoi assurer l'existence de toute une honnête famille pendant un mois. Plus de garçons habillés comme des notaires, en habit noir et en cravate blanche, plus de cartes des mets et des vins reliées aussi richement que des missels, plus de vaisselles d'argent, plus de cristaux, plus de nappes à ramages orgueilleux.
Dans nos cantines sociales, tout est réglementé selon la raison jusque dans les plus petits détails, et nul n'y est favorisé aux dépens des autres. Naturellement, on ne peut manger indifféremment dans toutes les cantines, car cela jetterait dans le service des perturbations impossibles à prévoir et il y aurait en quelques heures des cantines totalement dégarnies de provisions, alors que d'autres seraient encore surabondamment fournies. Nos gouvernants sont des hommes d'État trop expérimentés pour n'avoir pas aperçu d'avance et sagement évité cet écueil.
On ne peut manger que dans la cantine où l'on s'est fait inscrire, et pour cette inscription, on a le choix entre les cantines du quartier de son domicile et de celui de son travail. Les déjeuners sont servis de dix heures à midi et demi; les diners, de cinq à huit heures.
Chacun combine le moment de ses repas conformément à ses heures de loisir, qui dépendant naturellement de son genre d'occupation. Malheureusement, c'est seulement le dimanche qu'il m'est permis de manger avec ma femme, comme j'en ai l'habitude depuis vingt-cinq ans, car nos heures de travail sont tout à fait différentes.
- Alors, je ne pourrai plus avaler une seule bouchée! s'est exclamée Louise, quand elle a été instruite de ce contretemps.
- Je le regrette comme toi, chère femme, lui ai-je répondu ; mais il faut déployer de la bonne volonté : car c'est aux socialistes inébranlables dans leur foi, comme nous le sommes, qu'il appartient de donner le bon exemple. Notre illustre Jaurès n'a-t-il pas écrit que l'intensité des satisfactions est en raison directe de leur rareté ?
Je dois expliquer maintenant comment les cantines fonctionnent.
En entrant, on passe devant un guichet occupé par un comptable, auquel on présente son livret. L'employé en détache un coupon d'alimentation et vous remet en échange un numéro, comme aux bureaux d'omnibus. L'administration a eu la bienfaisante pensée de placer des bancs le long des murs, pour que l'on puisse attendre sans fatigue l'appel de son numéro; c'est seulement dans les moments de presse, quand les bancs sont pleins, qu'on attend debout. La cantine est divisée en plusieurs sections correspondant à la couleur des numéros, et chacune a son surveillant chargé d'appeler les tablées à mesure que des vides se produisent.
A l'appel de votre numéro, dans votre série, vous passez au guichet du buffet, où l'on vous remet votre portion, que vous devez porter vous-même à la table qui vous est assignée par un garde social.
Car ce sont les miliciens de la police qui font ici le service d'ordre, et je dois reconnaitre que leur présence est nécessaire, au moins pour les premiers temps. Toute cette organisation méthodique est nouvelle, le public, encore esclave de ses anciennes habitudes, n'y est pas accoutumé, et il ne manque pas de gens qui manquent de patience et de calme.
Mais je dois constater, d'autre part, que les policiers n'apportent pas dans l'accomplissement de leur mission l'urbanité, la cordialité qui s'imposent dans une société vraiment fraternelle. Les nécessités gouvernementales ont fait porter leur nombre à trente mille; ils se sentent devenus indispensables, ils font maintenant les importants et reprennent peu à peu les allures désagréables du régime bourgeois.
La cohue aussi est véritablement trop grande dans les cantines; on sera obligé d'en augmenter le nombre, sinon on n'arrivera pas à servir dans le temps voulu un pareil nombre de consommateurs et il s'ensuivra une perturbation regrettable dans le travail.
Ce n'est pourtant pas la durée du repas qui est cause de ce retard. Cette durée est même trop brève : un quart d'heure. Le garde social, debout, montre en main, derrière chaque rangée de tables, ne fait pas grâce d'une minute; au contraire, je crois qu'il en rogne deux ou trois pour gagner du temps. Et à son signal, il faut, bon gré, mal gré, se lever et céder la place à ceux qui attendent.
Ces places également sont trop étroitement mesurées, et cela nuit à la rapidité de l'opération : on est serré des épaules et des coudes.
Cette gêne a même amené sous mes yeux un incident comique. Le hasard avait amené côte à côte, en face de moi, un ramoneur et un farinier. Or, comme chacun accourt à la cantine au sortir de l'atelier dans le costume de sa profession, le frottement du noir et du blanc produisait sur les deux voisins des bigarrures extraordinaires qui égayaient tout le monde. Le ramoneur en riait de tout son cœur, mais le farinier s'en montrait fort courroucé.

J'ai raconté cela à ma femme, le soir, pour l'amuser un peu et la distraire du chagrin qu'elle éprouve de ne pouvoir partager mon repas comme autrefois.
- Vois-tu, chère amie, cette organisation demande encore certains perfectionnements. Toute machine a besoin d'être réglée avant de fonctionner tout à fait bien, et nous sommes encore dans la période de tâtonnement. Mais ce n'est pas moins une chose qui élève l'âme de penser que, le même jour et à la même heure, toutes les cantines nationales de Paris cuisinent les mêmes mets; que chaque cantine, dans un délai fixe, alimente un nombre de bouche mathématiquement déterminé, et que par cette méthode précise se trouve économisé au profit de la collectivité le temps si follement gaspillé autrefois par la société capitaliste. Cette économie de temps est un des plus grands triomphes de notre organisation socialiste.
Un peu plus tard, comme nous revenions d'une petite promenade du côté des boulevards, nous trouvâmes la maison en émoi : la plupart des portes étaient ouvertes, les corridors, les paliers et même les escaliers garnis de voisins qui discutaient avec âpreté la question des cantines. Nous nous arrêtâmes, Louise et moi, faute de pouvoir gagner notre cinquième, et nous entendîmes une citoyenne du premier, directrice de cuisine d'une des cantines du quartier, répondre à une critique formulée avant notre entrée :
- Eh bien! ce serait du beau gâchis, si on vous écoutait! Des plats variés au choix... Ah bien, oui! Alors les premiers venus auraient les fins morceaux, et les autres, ceux qui lâchent la besogne plus tard, fricoteraient avec les déchets, pas? Et l'égalité, qu'est-ce que vous en faites?
- L'égalité des intestins, oh la la! cria une voix aux étages supérieurs.
- Vous n'avez pas la prétention d'en remontrer aux hommes de science, je suppose? répliqua la directrice. Il est démontré que 700 grammes de pain, 250 de viande, 300 de légumes, haricots, pommes de terre, pois, fèves, choux ou salade sont suffisants à l'entretien quotidien de la force et de la santé de tout individu dans l'état normal...
- Zut! riposta la voix gouailleuse. Y avait à côté de moi un fort de la halle qui avait escamoté sa portion quand je n'étais pas à la moitié de la mienne, et qui claquait encore du bec. Il a demandé un supplément, le flique l'a insulté. J'y ai repassé mon surplus et il est encore parti en suçant son pouce!
Tout le monde s'est mis à rire.
- On ne peut pas baser un raisonnement sérieux sur des exceptions, a fait judicieusement observer un chef de bureau du ministère de l'Intérieur, qui loge au second. Il avait été question tout d'abord de graduer les portions en raison du poids personnel des consommateurs, qu'on aurait inscrit sur leur livret; mais cela aurait entraîné dans le service des complications inouïes, et l'on y a renoncé.
- Vaut mieux faire jeûner les gros; ça les ramènera au poids réglementaire!
Nouveaux rires. Le chef de bureau continua sans relever la plaisanterie :
- De même pour les femmes. On avait proposé de leur attribuer des portions moins fortes qu'aux hommes...
Un charivari de protestations aiguës interrompit l'orateur, qui attendit avec patience et repris, quand le calme fut à peu près rétabli :
- Si vous n'aviez pas tant crié, vous sauriez déjà que le gouvernement a écarté cette idée, comme attentatoire à l'égalité des sexes et en contradiction avec l'égale obligation du travail.
- Ça empêche pas que les femmes et les hommes, c'est pas fichu pareil!
- L'égalité des besoins physiques est une absurdité, clama un citoyen remarquablement obèse, appuyé à la rampe sur le palier du troisième étage. C'est pas ma faute, si j'ai la boulimie. Avec ce qu'ils donnent à la cantine, j'en ai pour ma dent creuse!
- Bon! Je ne sais pas si le régime va vous décharger du superflu de votre margarine, mon gros!
- Citoyen, dit sérieusement le chef de bureau, si vous vous êtes engraissé de la sueur du peuple, comme tant d'autres, dans la société bourgeoise, tant pis pour vous. La collectivité socialiste n'est pas responsable de vos excès. Si, au contraire, votre embonpoint est simplement le résultat d'une disposition naturelle ou d'une existence trop sédentaire, vos huit heures de travail régulier et les exercices auxquels vous pourrez vous livrer pendant vos huit heures de loisir vous débarrasseront de votre infirmité.
- D'ailleurs, ajouta aigrement la directrice, chacun est libre de faire à son domicile des repas supplémentaires, si bon lui semble. Il suffit pour cela d'acheter de la nourriture avec les bons de circulation.
- Et le tabac? On voit bien que vous ne fumez pas, la bonne dame!
- En résumé, conclut la directrice, en méprisant cette apostrophe, l'alimentation est une question de chimie. Il faut un quantum déterminé de matières azotées et de matières non azotées; la science a prononcé et son arrêt a été méthodiquement exécuté. Un point, c'est tout.
- Et vive le pape infaillible!
- Un brevet à l'institutrice!
- On réclame l'émancipation de l'estomac!
- A Chaillot, les affameurs!
- Permettez, permettez, intervint le chef de bureau. Tout cela n'est pas sérieux. Le meilleur, je veux dire le moins mauvais des anciens tyrans de ce pays considérait comme un progrès idéal que chacun pût mettre la poule au pot tous les dimanches...
- Vive Henry IV!
- Qu'est-ce que cela, en comparaison de ce qu'a fait notre admirable gouvernement! Plus de citoyens sans pains, plus de vagabonds sans asile! La marmite bout pour tout le monde, tous les jours, et chacun jouit d'un toit pour abriter sa tête! En face de résultats aussi merveilleux, qui oserait s'arrêter à de misérables critiques de détails basées sur des exceptions individuelles?...
Nous montions notre escalier au fond de la cour que nous entendions encore les éclats de son éloquence.
- Ce fonctionnaire parle sérieusement, dis-je à une femme, et il a des idées très justes.
- Un curé prêche toujours pour sa paroisse, répondit amèrement Louise. Cet homme est satisfait de sa position au ministère, où il ne travaille guère et trouve sans doute des profits; il serait fâché que les choses changeassent, ça se comprend très bien.
Le chagrin persistant de ma pauvre femme m'afflige et arrête l'essor de mon âme au milieu des transformations sublimes qui s'accomplissent autour de nous. Elle est devenue impressionnable à l'excès, et sa nervosité s'accentue tous les jours. Durant nos vingt-cinq années de ménage, nous n'avons pas eu autant de désaccords que depuis la Révolution sociale, et je ne vois s'atténuer cet état d'antagonisme. Ses récriminations n'ont pas cessé depuis l'ouverture des cantines. Hier soir, comme je la voyais plus pâle et plus excitée encore que de coutume :
- N'as-tu besoin de rien? lui demandai-je. Tu sais qu'il y a là, dans l'armoire, du pain et du vin.
- Merci, Joseph. Oui, je vais essayer de tremper une croûte, car je n'en puis plus, j'ai les jambes comme cassées.
- N'as-tu donc pas mangé convenablement au dîner?
- Mangé convenablement, avec cette cuisine de caserne! C'est de la pâtée à chien qu'on fabrique dans ces boites-là. La viande, c'est une pelote de tendons séchés à force d'être cuite, et la sauce, c'est de l'eau sale... Ah! je les connais trop bien, leurs tripotages; quand je lis les "sept plats du jour" de la semaine qu'on affiche le dimanche à la porte des cantines, j'en ai l'estomac retourné. Je vois d'avance ce qu'on nous offrira sous le nom de bouilli du lundi, du navarin du mardi, des escalopes du mercredi, de la raie au beurre noir du jeudi et le reste à l'avenant. J'ai beau me raisonner, mon gosier se ferme, je ne peux plus rien avaler.
- Tu me fais de la peine, ma bonne Louise. Pourtant, combien de fois ne t'ai-je pas entendu te plaindre, sous l'ancien régime, de ne pas savoir où donner de la tête tant la vie devenait chère! Et comme tu étais contente, le dimanche, quand nous allions dîner dans une gargotte de banlieue, parce que, ces jours-là, tu n'avais pas à t'occuper de la cuisine!
- Eh bien! maintenant, je donnerais la moitié des années qui me restent pour retourner à ce temps-là.
Chaque jour nous avons de ces algarades. Je me dis bien, en mon pardedans, que c'est l'habitude des femmes de se tourmenter comme à plaisir et de trouver toujours à reprendre dans les choses qu'elles ne font pas elles-mêmes; je n'en suis pas moins inquiet et attristé.
J'espère que, quand elle aura vu seulement une fois les enfants et le grand-père dans leurs établissements, - car jusqu'à présent, par mesure d'ordre, on n'a pas autorisé les visites;- quand elle aura constaté combien ils sont bien portants, heureux et gais, elle recouvrira la paix de l'âme et reprendra sa bravoure de caractère, qui jadis ne l'abandonnait jamais, même dans les moments difficiles que nous avons eus à traverser.
Hippolyte Verly, in Les socialistes au pouvoir
mardi 29 avril 2008
Syme et le Novlangue (Orwell)

— Comment va le dictionnaire ? demanda Winston en élevant la voix pour dominer le bruit.
— Lentement, répondit Syme. J'en suis aux adjectifs. C'est fascinant.
Le visage de Syme s'était immédiatement éclairé au seul mot de dictionnaire. Il poussa de côté le récipient qui avait contenu le ragoût, prit d'une main délicate son quignon de pain, de l'autre son fromage et se pencha au-dessus de la table pour se faire entendre sans crier.
— La onzième édition est l'édition définitive, dit-il. Nous donnons au novlangue sa forme finale, celle qu'il aura quand personne ne parlera plus une autre langue. Quand nous aurons terminé, les gens comme vous devront le réapprendre entièrement. Vous croyez, n'est-ce pas, que notre travail principal est d'inventer des mots nouveaux? Pas du tout! Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu'à l'os. La onzième édition ne renfermera pas un seul mot qui puisse vieillir avant l'année 2050.

Il mordit dans son pain avec appétit, avala deux bouchées, puis continua à parler avec une sorte de pédantisme passionné. Son mince visage brun s'était animé, ses yeux avaient perdu leur expression moqueuse et étaient devenus rêveurs.
— C'est une belle chose, la destruction des mots. Naturellement, c'est dans les verbes et les adjectifs qu'il y a le plus de déchets, mais il y a des centaines
de noms dont on peut aussi se débarrasser. Pas seulement les synonymes, il y a aussi les antonymes. Après tout, quelle raison d'exister y a-t-il pour un mot qui n'est que le contraire d'un autre ? Les mots portent en eux-mêmes leur contraire. Prenez « bon », par exemple. Si vous avez un mot comme « bon » quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme « mauvais »? « Inbon » fera tout aussi bien, mieux même, parce qu'il est l'opposé exact de bon, ce que n'est pas l'autre mot. Et si l'on désire un mot plus fort que « bon », quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme « excellent », « splendide » et tout le reste ? « Plusbon » englobe le sens de tous ces mots, et, si l'on veut un mot encore plus fort, il y a « doubleplusbon ». Naturellement, nous employons déjà ces formes, mais dans la version définitive du novlangue, il n'y aura plus rien d'autre. En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera cou-verte par six mots seulement, en réalité un seul mot. Voyez-vous, Winston, l'originalité de cela ? Naturellement, ajouta-t-il après coup, l'idée vient de Big Brother.
Au nom de Big Brother, une sorte d'ardeur froide flotta sur le visage de Winston. Syme, néanmoins, perçut immédiatement un certain manque d'enthousiasme.
— Vous n'appréciez pas réellement le novlangue, Winston, dit-il presque tristement. Même quand vous écrivez, vous pensez en ancilangue. J'ai lu quelques-uns des articles que vous écrivez parfois dans le Times. Ils sont assez bons, mais ce sont des
traductions. Au fond, vous auriez préféré rester fidèle à l'ancien langage, à son imprécision et ses nuances inutiles. Vous ne saisissez pas la beauté qu'il y a dans la destruction des mots. Savez-vous que le novlangue est la seule langue dont le vocabulaire diminue chaque année ?
Winston l'ignorait, naturellement. Il sourit avec sympathie, du moins il l'espérait, car il n'osait se risquer à parler.
Syme prit une autre bouchée de pain noir, la mâcha rapidement et continua :
— Ne voyez-vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer. Tous les concepts nécessaires seront exprimés chacun exactement par un seul mot dont le sens sera rigoureusement délimité. Toutes les significations subsidiaires seront supprimées et oubliées. Déjà, dans la onzième édition, nous ne sommes pas loin de ce résultat. Mais le processus continuera encore longtemps après que vous et moi nous serons morts. Chaque année, de moins en moins de mots, et le champ de la conscience de plus en plus restreint. Il n'y a plus, dès maintenant, c'est certain, d'excuse ou de raison au crime par la pensée. C'est simplement une question de discipline personnelle, de maîtrise de soi-même. Mais même cette discipline sera inutile en fin de compte. La Révolution sera complète quand le langage sera parfait. Le novlangue est l'angsoc et l'angsoc est le novlangue, ajouta-t-il avec une sorte de satisfaction mystique. Vous est-il jamais arrivé de penser, Winston, qu'en l'année 2050, au plus tard, il n'y aura pas un seul être humain vivant capable de comprendre une conversation comme celle que nous tenons maintenant?
Eric Arthur Blair dit Georges Orwell, in 1984 ( 1984 )
Newspeak Magazine par JFX
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samedi 17 février 2007
Néo-despotisme totalitaire et démocratie (Alexis de Tocqueville)

Je pense donc que l’espèce d’oppression, dont les peuples démocratiques sont menacés ne ressemblera à rien de ce qui l’a précédée dans le monde ; nos contemporains ne sauraient en trouver l’image dans leurs souvenirs. Je cherche en vain moi-même une expression qui reproduise exactement l’idée que je m’en forme et la renferme ; les anciens mots de despotisme et de tyrannie ne conviennent point. La chose est nouvelle, il faut donc tâcher de la définir, puisque je ne peux la nommer.
Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde : je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d’eux, retiré à l’écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres : ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l’espèce humaine ; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d’eux, mais il ne les voit pas ; il les touche et ne les sent point ; il n’existe qu’en lui-même et pour lui seul, et, s’il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu’il n’a plus de patrie.
Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leur jouissance et de veiller sut leur sort. il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l’âge viril ; mais il ne cherche, au contraire, qu’à les fixer irrévocablement dans l’enfance ; il aime que les citoyens se réjouissent, pourvu qu’ils ne songent qu’à se réjouir. Il travaille volontiers à leur bonheur ; mais il veut en être l’unique agent et le seul arbitre ; il pourvoit à leur sécurité, prévoit et assure leurs besoins, facilite leurs plaisirs, conduit leurs. principales affaires, dirige leur industrie, règle leurs successions, divise leurs héritages, que ne peut-il leur ôter entièrement le trouble de penser et la peine de vivre ?

C’est ainsi que tous les jours il rend moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre ; qu’il renferme l’action de la volonté dans un plus petit espace, et dérobe peu à peu à chaque citoyen jusqu’à l’usage de lui-même. L’égalité a préparé les hommes à toutes ces choses : elle les a disposés à les souffrir et souvent même à les regarder comme un bienfait.
Après avoir pris ainsi tour à tour dans ses puissantes mains chaque individu, et l’avoir pétri à sa guise, le souverain étend ses bras sur la société tout entière ; il en couvre la surface d’un réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes, à travers lesquelles les esprits les plus originaux et les âmes les plus vigoureuses ne sauraient se faire jour pour dépasser la foule ; il ne brise pas les volontés, mais il les amollit, les plie et les dirige ; il force rarement d’agir, mais il s’oppose sans cesse à ce qu’on agisse ; il ne détruit point, il empêche de naître ; il ne tyrannise point, il gêne, il comprime, il énerve, il éteint, il hébète, et il réduit enfin chaque nation a n’être plus qu’un troupeau d’animaux timides et industrieux, dont le gouvernement est le berger.
J’ai toujours cru que cette sorte de servitude, réglée, douce et paisible, dont je viens de faire le tableau, pourrait se combiner mieux qu’on ne l’imagine avec quelques-unes des formes extérieures de la liberté, et qu’il ne lui serait pas impossible de s’établir à l’ombre même de la souveraineté du peuple.
Alexis de Tocqueville in De la démocratie en Amérique, tome II
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